Lâcher prise : pourquoi plus on essaie, moins on y arrive
Par Joraï MEDJO ·
Il est minuit passé, la journée est finie depuis longtemps, et tu rejoues la même conversation. Tu cherches la phrase que tu aurais dû dire. Tu finis par la trouver. Ça ne change rien, alors tu recommences.
Le lendemain, tu en parles à quelqu’un. On te répond qu’il faut lâcher prise. Tu sais déjà. C’est précisément ce que tu essaies de faire depuis trois jours, et plus tu essaies, moins ça vient.
Pourquoi les conseils habituels ne tiennent pas
Cherche « lâcher prise » et tu tombes partout sur la même liste. Respire par le ventre. Médite dix minutes. Accueille tes émotions. Reviens à l’instant présent. Redéfinis tes priorités. Sept étapes ici, dix conseils là, et d’une page à l’autre les mêmes gestes dans un ordre différent.
Ces conseils ne sont pas faux. Ils sont même très bons pour ce qu’ils font, et ce qu’ils font est réel : ils calment le corps. Une respiration lente ralentit vraiment le cœur. Une marche vide vraiment la tête, pendant qu’on marche.
L’ennui apparaît en rentrant. Le corps est calme, et la pensée est intacte, exactement là où tu l’avais laissée. Ces gestes détendent les épaules et ralentissent le souffle. Ils ne changent rien à la conversation de la veille.
Vouloir lâcher prise, c’est encore vouloir contrôler
Il y a plus gênant. Ces conseils demandent tous de faire quelque chose de plus. « Lâcher prise » devient alors une tâche : une chose à réussir, avec ses étapes, son résultat attendu, et le soir venu, le constat qu’on n’y est pas arrivé.
Regarde ce que tu fais à ce moment-là. Tu prends une situation que tu ne maîtrises pas, et tu te donnes pour tâche de maîtriser ta façon de ne pas la maîtriser. Tu n’as rien lâché : tu veux toujours maîtriser, sauf que ce n’est plus la situation, c’est toi. D’où cette impression que tout le monde connaît : plus tu essaies de ne pas y penser, plus tu y penses.
Et l’échec se retourne contre toi. Puisque tu as fait de « lâcher prise » un objectif, ne pas y arriver devient une faute de plus à porter. Tu commences la soirée avec une conversation qui tourne en rond, et tu la finis avec la même conversation, plus le sentiment de mal t’y prendre.
Il n’y a rien à lâcher
Reprends la conversation de minuit. Qu’est-ce qui t’occupe, exactement ? Ce n’est pas ce que tu as dit, tu l’as dit et c’est passé. C’est ce que l’autre en a pensé, ce qu’il va en faire, la façon dont il racontera la scène. Autrement dit : rien qui t’appartienne.
Et c’est le mot « lâcher » qui induit en erreur : pour lâcher, il faudrait d’abord tenir. Or tu ne tiens rien. L’avis de cette personne ne t’appartient pas, sa décision se prendra sans toi, et rien de tout cela n’a jamais été à ta portée. Il n’y a rien à relâcher. Il y a une moitié du problème qui ne t’a jamais appartenu.
Cette distinction n’a rien d’une trouvaille récente. C’est la première phrase d’un manuel de philosophie stoïcienne écrit il y a bientôt deux mille ans.
« Parmi les choses qui existent, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. »
Ce qui dépend de toi : le jugement que tu portes sur ce qui arrive, ce que tu décides d’en faire, ce que tu diras la prochaine fois. Ce qui n’en dépend pas : à peu près tout le reste, à commencer par ce que les autres décident. Ce tri n’apaise rien par lui-même. Il fait quelque chose de plus utile : il te montre où ton effort a une chance de servir, et où il se dépense à vide depuis trois jours.
Applique-le à la conversation de minuit et le tri se fait presque tout seul. Ce que l’autre a compris, ce qu’il en dit autour de lui, ce qu’il décidera lundi : dehors. Il te reste une chose, une seule, et elle tient en une phrase à dire ou à ne pas dire. C’est peu. C’est aussi la seule chose sur laquelle tes trois nuits pouvaient avoir un effet.
Lâcher prise, est-ce renoncer à ce qui compte ?
Une objection arrive presque toujours ici. Si je lâche prise sur mon travail, sur ma relation, sur la santé de quelqu’un que j’aime, alors je m’en désintéresse. Et ça, il n’en est pas question.
L’objection est juste, et elle vise autre chose. Lâcher prise n’a jamais voulu dire cesser de vouloir. Tu peux vouloir ce poste, le préparer, le demander, et faire tout ce qui, dans cette affaire, dépend de toi. Ce que tu peux cesser, c’est d’y suspendre ton équilibre. La différence ne se voit pas dans l’effort fourni, elle se voit dans ce qui s’écroule si ça ne marche pas.
Prends le cas le plus dur, celui de quelqu’un que tu aimes et qui est malade. Rien de ce qui te fait peur là-dedans ne dépend de toi : ni le diagnostic, ni le traitement, ni ce qui arrivera. Ce qui dépend de toi tient dans les heures que tu passes auprès de lui et dans ce que tu en fais. Ce n’est pas une consolation, et personne ne prétendra que ça équilibre quoi que ce soit. C’est seulement le seul endroit où tu peux encore agir, et il vaut mieux le savoir que de le chercher ailleurs.
C’est aussi la nuance qui sépare cette philosophie de la sagesse de renoncement à laquelle on la confond souvent. Il ne s’agit pas de vouloir moins, ni de se convaincre que rien n’a d’importance. Il s’agit de ne pas faire dépendre ce que tu es d’une décision qui se prend sans toi.
Comment fait-on la séparation, concrètement ?
La distinction est facile à énoncer et difficile à tenir dans sa tête, parce que dans sa tête, les deux moitiés arrivent mélangées et repartent ensemble. Ce qui aide, c’est de sortir la situation de là et de la poser quelque part où tu peux la regarder.
Écris la situation telle qu’elle est dans ta tête, sans chercher à bien la formuler. Puis pose deux questions sur ce que tu viens d’écrire. Qu’est-ce qui, là-dedans, dépend d’une décision qui m’appartient ? Qu’est-ce qui dépend d’une décision qui appartient à quelqu’un d’autre ?
La deuxième réponse est presque toujours la plus longue, et c’est déjà l’information : voilà où passait ton énergie. La première contient rarement plus d’une chose, et elle est souvent modeste. Fais-la. Puis arrête-toi là.
Il arrive que cette première réponse reste vide. Ça se produit, et ce n’est pas un raté de l’exercice : il existe des journées où, ce jour-là, rien ne dépend de toi. Le constater vaut mieux que de passer trois nuits à chercher une prise qui n’existe pas. Ce qui te revient alors, c’est ce que tu fais de ton attention en attendant, et c’est déjà quelque chose que tu décides.
Ne compte pas sur un silence immédiat. La pensée reviendra, sans doute ce soir. Ce qui change, c’est ce qu’elle te demande en revenant. Un soir, le sujet remontera, tu le reconnaîtras, et tu n’auras rien à en faire. Pas parce que tu auras réussi à ne plus y penser, mais parce que tu auras fait le tri une fois, et que le tri tient.
Questions fréquentes
Quelle est la psychologie derrière le lâcher-prise ?
On rumine quand on cherche une solution du côté où il n’y en a pas. Une situation qui tourne en rond mélange presque toujours deux choses : ce qui dépend de nous, et ce qui dépend d’une décision prise par quelqu’un d’autre. Tant qu’elles restent mêlées, l’esprit essaie de tout régler, bute sur la seconde, et recommence le lendemain. Le lâcher-prise commence à la séparation. Ce n’est pas un relâchement de l’effort, c’est un changement de cible.
Quelles sont les 7 étapes du lâcher-prise ?
Il n’existe aucune liste canonique en sept étapes. Le chiffre circule parce qu’il emprunte la forme des modèles du deuil, où les étapes décrivent un processus qu’on traverse, pas une méthode qu’on applique. Chercher des étapes est compréhensible : on voudrait une procédure. Mais ce qui se joue ici n’en est pas une. Ce qui change quelque chose, c’est une distinction à faire, et elle se refait à chaque fois.
Quels sont les symptômes du lâcher-prise ?
La question qu’on se pose est plutôt : est-ce que j’y arrive ? Les signes qu’on n’a pas lâché sont concrets. On rejoue la conversation en cherchant la phrase qui aurait tout changé. On demande son avis à quelqu’un pour la troisième fois. On attend une décision qui ne nous appartient pas. À l’inverse, c’est réglé le jour où le sujet revient et où tu n’as plus envie d’en parler à personne.
Cet article a une visée éducative. Ascensia n’est pas un dispositif médical et ne remplace ni un médecin, ni un psychologue. Si ce que tu traverses dure, s’aggrave ou t’empêche de vivre, parles-en à un professionnel de santé.